X, interloqué — Tu prends encore des stagiaires ?
Moi — Oui, environ une fois par an. Mais j'ai l'impression que ça te surprend !
X — Carrément : depuis que les IA à base de LLM sont sortis et encore plus depuis novembre 2025, tout le monde sait qu'ils valent mieux qu'un stagiaire. Eux au moins, ils font des trucs dès le premier jour. Je suis donc curieux de savoir pourquoi tu en prends encore.
Moi — En un mot, parce qu'il faut bien former la génération suivante si dans 15 ans je souhaite continuer à travailler avec nos clients, améliorer nos produits et même transmettre mon entreprise.
X — Tu arrives à te projeter à plus de 3 ans ? Je ne sais même pas si la boîte qui m'emploie existera encore dans les 12 mois. On est en train de faire un "all in" sur notre dernière innovation... Avec l'IA tout va tellement vite, il faut foncer.
Moi — Les perspectives sont différentes chez moi : la boîte a déjà plus de vingt ans. Et certains stagiaires qui arrivent désormais n'étaient même pas nés quand les premières lignes d'Opentime ont été écrites.
X — Whaou, il y a vingt ans, j'arrivais à peine au collège...
Moi — Et cinq années plus tard, tu commençais peut-être à faire du Python au lycée. Je me trompe ?
X — Même pas, je continue d'ailleurs à en faire de temps en temps. Il faut dire que l'état français a eu le nez creux en forçant cette techno sur toute une classe d'âge : comme toute la stack de l'IA est en Python, ça aide beaucoup.
Moi — Je n'ai pas cette chance : si je veux que ma boîte ait encore de la valeur dans le futur, il faut aussi que PHP reste dans la tête des gens. Je dois donc m'assurer que des nouveaux découvrent ce langage régulièrement.
X — Avec un peu de chance tu pourras peut-être traduire ton application directement en Python ou dans un autre langage : les IA font des progrès de fou.
Moi — Peut-être mais il existe d'autres scénarios : que les IA deviennent trop chers. Pour nos porte-monnaies, pour nos écosystèmes, pour nos esprits, pour nos sociétés.
X — Tu y vas un peu fort, non ?
Moi — On va revenir aux basiques alors. Pour développer une boîte et ses produits, on a souvent en tête le Monozukuri : l'art de faire des produits avec passion. Dans le lean, on le complète avec le Hitozukuri : l'art de construire des personnes. L'un ne vas pas sans l'autre, Toyota parle de Monozukuri ha Hitozukuri kara : "pour pouvoir construire des automobiles il faut tout d’abord construire des personnes".
X — Je n'avais jamais entendu ces concepts, je ne savais même pas que Toyota pouvait te servir de modèle.
Moi — Et comment ! À la fin du XIXe siècle, la famille Toyoda, sous la houlette d'un inventeur de génie, se fera connaître pour ses machines textiles. Et quand le fils aura l'idée de créer un constructeur automobile au début des années 1930, il créera en même temps la Toyota Technical Youth School. En terme d'investissement sur la jeunesse — jusqu'à aujourd'hui —, on peut difficilement faire plus explicite.
X — Et quel lien fais-tu avec ta boîte alors ?
Moi — Quand tu dois expliquer à quelqu'un comment faire, tu découvres au passage ce que tu sais vraiment (plutôt que ce que tu pensais savoir). Tu découvres aussi des points bloquants pour des débutants et donc des opportunités d'améliorer le produit pour ton le monde. Tu découvres aussi de nouvelles modes : cette année, à ma grande surprise, aucun stagiaire ne s'est positionné sur le mobile par exemple.
X — Je parlais de Toyota plutôt...
Moi — A-ah ! On est pourtant un paquet à tenter de faire ses ponts — même si visiblement on n'est pas assez nombreux — et on appelle ça le Lean. Comme toute démarche d'apprentissage délibéré, ça demande de prendre un livre, puis un deuxième, de rencontrer des gens, puis d'autres, de tester des trucs, puis des machins : on ne se débarrasse pas si facilement d'un management administrativo-extractiviste.