Ils sont où tes projets ?

X – C'était vraiment sympa de nous montrer ton obeya mais il y a un truc que je n'ai pas vu : ton management de projet.

Moi – Avant de répondre ta question, un petit aparté : "voir ce qui n'est pas visible" est un des trucs qu'il faut apprendre à faire lors d'une visite de gemba. Donc bravo pour ça.

Moi, après une pause – Ta question me trouble parce que j'ai l'impression que ça fait belle lurette que nous n'affichons plus les "projets" si tu entends par là ces périodes où on applique des recettes connues pour arriver à un but bien précis.

X – Mais pourtant vous êtes éditeurs : vous devez bien avoir une idée des prochaines pistes pour vos logiciels. Je suis étonné de ne pas les voir en gros sur les murs.

Préférér les étoiles
Préférér les étoiles

Moi – En ce moment, sur nos murs d'obeya on met plutôt deux choses en avant : l'impact qu'on vise chez nos clients et les axes de progression qu'on se fixe entre nous.

X – J'ai bien vu ça. Mais rien sur vos projets. Je me demande comment vous les pilotez.

Moi – Je crois que je commence à comprendre ta perplexité : les tâches des uns et des autres - qui constituent probablement le projet dans ton esprit - sont dans nos outils numériques. Chacun peut les dépiler jour à jour. Si un ticket est dans sa pile, c'est qu'il est autonome pour le traiter : je ne me soucie plus de savoir s'il sait le faire ou pas. Et je croise les doigts pour qu'il déclenche l'andon s'il est malheureusement bloqué.

X – Tu veux dire que tu ne suis pas l'avancement des projets en tant que tel ?

Moi – Cela va peut-être te paraître bizarre mais c'est exactement cela. Je tente plutôt de vérifier que chacun apprend des nouvelles choses via son kaizen. Sans pour autant savoir là où il - le kaizen - nous mènera. La boussole du TPS me dit qu'il en sortira quelque chose d'intéressant pour la boîte quoi qu'il arrive. Et tout mon management des équipes est basé là-dessus : que chacun puisse progresser en maîtrise.

X – C'est une sacré confiance que tu confies au Just-in-Time, au Jidoka ou à la satisfaction des clients.

Moi – J'irai même au delà, j'ai beaucoup moins confiance dans un "projet" qui serait fixé dans un cahier des charges 3 ou 6 mois à l'avance, même s'il était signé par un client. C'est une des intuitions que j'ai conservé du monde Agile.

X – Et pourquoi tu ne fais plus d'Agile alors ?

Moi – Parce que j'ai découvert un peu plus tard les kanbans - qui m'ont permis de mettre les sprints à la poubelle. Et que ce petit fil m'a permis de découvrir une sacrée pelote, quand bien même il m'aura fallu 8 ans pour avoir l'idée de tirer sur ce fil !

X – Tu veux dire que ça n'a pas été prémédité ?

Moi, goguenard – Pas du tout, cela n'a jamais été un "projet".

Pour qui est ce tableau ?

Moi — Excuse-moi de ce contre-temps, j’ai été pris par un coup de fil impromptu.

X — C’est surtout à moi de te remercier : tu n’étais pas obligé de me faire la faveur d’un accueil dans tes bureaux. Et puis je n’ai pas perdu mon temps : comme tu m’en avais donné l’autorisation, je me suis promenée à travers ton obeya.

Moi — C’est vrai qu’il y a de la matière avec des zones pour chaque kaizen, celle pour la Chief Engineer, celle de nos « gembas code » réguliers et mes propres tableaux de pilotage financier.

X — Je te confirme qu’on voit bien que ceux-là vivent : il y a des post-its, des traces de feutre ou de crayon gris.

Moi, curieux — Alors ? Je sens que tu as vu quelque chose qui te chiffonne.

X — Il y a bien cette zone là-bas : vous y avez scotché un tas de captures-écran. Vous avez obtenu une belle grille, plutôt harmonieuse, mais il n’y a aucune trace de vie. D’où ma question : qui la maintient dans ce coma artificiel ? Et plus important encore : pour qui ?

Des tableaux dans le vent
Des tableaux dans le vent

Moi — Je vais répondre à tes questions, mais laisse-moi faire un bref aparté : je suis toujours bluffé quand un sensei passe dans des bureaux et « voit » un truc aussi important et aussi rapidement.

X — En même temps, c’est à ça qu’on s’entraine tous les jours.

Moi — Donc pour revenir à ta question : lors de sa veille régulière, notre responsable communication en profite pour alimenter ce mur de la concurrence avec principalement des captures-écran de leurs sites web. Il nous a beaucoup servi pour affiner son périmètre quand elle est arrivée dans l’équipe. Et il me servait aussi dans mon rôle de Chief Engineer.

X — Et pourquoi ce mur est-il mort alors ?

Moi — Alors qu’elle prenait la mesure de son poste et qu’elle gagnait en confiance et en autonomie dans ses tâches, mon rôle aussi a changé : si je reste bien le gérant de No Parking, la casquette de Chief Engineer pour Opentime s’est déplacée sur la tête d’un autre membre de l’équipe.

X — Et tu l’aurais privé de ce qui te nourrissait !

Moi, espiègle — Vas-y tu peux y aller ! J’ai compris… Et je suis déjà en train de réfléchir comment redonner vie à ce mur depuis 5 minutes.

X, intriguée — Alors !?

Moi — Je sens qu’on va reparler « émotions » avec la Chief Engineer. Cela fait bientôt un an qu’on tourne autour : ce mur de la concurrence nous offre un beau terrain d’exploration pour un prochain gemba. Il devrait au passage changer de propriétaire.

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